Texte de l’homélie
Ce septième dimanche de Pâques, est un temps tout à fait spécial. Cet entre-deux, situé entre l’Ascension, que nous venons de célébrer, et la Pentecôte que nous attendons, n’est pas un temps facile à vivre. Il est complexe parce que le Seigneur ressuscité n’est plus là avec son corps glorieux, ses paroles, son soutien. Mais nous n’avons toujours pas la présence du Saint-Esprit. Dans les lectures de ce jour, il est fait allusion, justement, à la croix du Seigneur, aux persécutions.
A travers l’exhortation de Saint Pierre, qui nous invite à nous réjouir et à être dans l’allégresse. dans la mesure où nous communions aux souffrances du Christ, nous percevons toute l’anxiété de la communauté chrétienne naissante. Cette communauté chrétienne balbutiante, toute jeune. Elle se retrouve sans le Seigneur, et sans le Saint-Esprit. Sa vulnérabilité est palpable, lorsqu’elle se rend au Mont des Oliviers, un lieu où l’évocation de la passion est absolument claire. En attendant le Saint-Esprit, les apôtres sont appelés chacun par leur nom. Il y a la liste de tous les apôtres, et la mère de Jésus, Marie, est aussi nommée. Elle est présente avec ses frères. Ils attendent. Ils sont peut-être à la merci de quelques quolibets, de moqueries de ceux qui demandent, comme le rappelle la parole de Dieu :
« Alors, où est-il ton Dieu ? » (Psaume 42)
Ils sont là, dans une grande précarité, une grande fragilité. Il est très touchant de voir que les débuts de l’Eglise, n’ont pas commencé d’une manière triomphante, par un surcroît de fidèles et de conversions massives. Il y en aura après la venue du Saint-Esprit, puisque près de trois mille hommes se convertiront à la parole de Pierre.
Mais cet entre-deux, reste un temps de vulnérabilité pour l’Église naissante. C’est pour cela qu’il y a Marie. Les Actes des Apôtres mentionnent rarement la Mère de Dieu, mais ils le font ici. Comme pour nous dire qu’à chaque fois que nous avons à vivre un temps d’incertitude, soyons attentifs à la présence de la Vierge Marie à nos côtés. Ce n’est pas par hasard que Saint Luc, qui a rédigé les Actes des Apôtres, nomme Marie. Ce n’est pas juste parce qu’il fallait qu’elle soit là. C’est, pour une leçon de vie, une pédagogie. Il nomme chacun par son nom, comme nous sommes nous aussi, chacun nommé par notre nom.
« Tous d’un même cœur étaient assidus à la même prière avec des femmes et Marie, la mère de Jésus, avec ses frères » (Ac 1,14)
D’une certaine manière, ce passage éclaire la situation de l’Église de notre temps, dans notre pays. Nous sommes dans une situation de fragilités, de vulnérabilités, parfois sujets aux moqueries. Nous constatons bien la difficulté à faire se lever, dans le peuple de Dieu, des hommes pour le service de l’autel, pour le sacerdoce, la vie consacrée, les laïcs engagés. Malgré les nombreuses belles réalités qui subsistent, nous sentons que notre Église, n’est plus dans une toute-puissance. Elle a pourtant connu cette période de l’Eglise triomphante, caractérisée par une pléthore de vocations.
On raconte que cet évêque de Quimper et Léon disait :
Aujourd’hui, le diocèse de Brest et de la Bretagne en compte certainement beaucoup moins. Derrière ces chiffres historiques, il y avait peut-être une forme de toute-puissance, voire de vanité, tant la Bretagne a fourni un nombre considérable de missionnaires et de vocations. Cette Église triomphante n’est plus et peut-être ne reviendra -t-elle-plus. C’est sans doute peut-être bien ainsi. Je le dis car il existe parfois des tentations, ici ou là, d’une forme de raidissement, de désir de retour à la chrétienté qui en impose. Mais ce n’est pas comme ça la pédagogie du Seigneur. Ils vont au Mont des Oliviers, ils font mémoire de la trahison de Juda, mais peut-être aussi de leur propre trahison, du reniement de Pierre, de leur manque de courage de suivre le Seigneur. En même temps, ils font mémoire avec la Vierge Marie des prières qui leur ont été données de faire, les prières juives, celles qu’ils connaissent. C’est sur ce modèle, fondé sur les Psaumes, que s’organisent encore aujourd’hui les prières de l’office monastique, les sept prières.
Habiter la vulnérabilité, c’est complexe parce que nous aimerions être fort, en imposer, avoir plus de moyens à mettre en œuvre pour l’annonce de l’Évangile. Pourtant l’histoire chrétienne a commencé petitement avec Marie, là, au milieu des apôtres. N’est-ce pas la condition aussi pour que le Seigneur puisse se révéler et envoyer son Saint Esprit ?
« « Mais, dans la mesure où vous participez aux souffrances du Christ, réjouissez-vous, afin d’être aussi dans la joie et l’allégresse lorsque sa gloire sera révélée » (1 Pierre 4,13)
Saint Pierre suppose que l’Église d’alors était éprouvée, comme celle d’aujourd’hui, sans oublier tous nos frères d’Orient qui connaissent l’épreuve extrême du martyre. Cette condition-là relève au fond d’une pédagogie eucharistique. Qu’est-ce que nous célébrons dans l’Eucharistie, si ce n’est cette fragilité à travers un peu de pain et de vin, le sacrifice du Seigneur, la communion à sa passion. Nous aussi, au Jardin des Oliviers. Frères et sœurs bien aimés, l’esprit de gloire, l’esprit de Dieu repose sur vous. C’est pourquoi Pierre affirme :
« Si l’on vous insulte pour le nom du Christ, heureux êtes-vous, parce que l’Esprit de gloire, l’Esprit de Dieu, repose sur vous » (1 Pierre 4, 13)
Dans cette vulnérabilité, cette petitesse, il y a comme une puissance intérieure qui vient, un devenir qui va émerger. N’oublions pas que la source de toute Pentecôte se trouve au sommet de la croix lorsque Jésus remit l’esprit.
Frères et sœurs bien aimés, c’est très beau cette prière qu’on appelle la prière sacerdotale, ce passage du chapitre dix-septième de saint Jean. Il est un peu complexe parce qu’il y a beaucoup de répétitions. Mais justement, il dit
« Je vous ai choisis. Je vous ai pris dans le monde […] Tu me les as donnés, et je suis glorifié en eux » (Jn 15, 19 ; 17, 6-10)
C’est de cette manière que le Seigneur procède pour préparer son peuple à recevoir le Saint-Esprit. Nous avons besoin de l’Esprit du Seigneur de manière régulière. C’est pourquoi, bien au-delà de la seule fête de la Pentecôte, que nous célébrerons dimanche prochain, nous devons faire mémoire de ce choix de Dieu à notre égard. Nous avons été offerts par le Père au Christ et choisis par lui. Nul n’est présent dans cette chapelle, frères et sœurs bien aimés, sans y avoir été appelé. Alors aux côtés de Marie et des apôtres tremblants, mais surtout avec ce choix de Dieu dans nos vies, avec cette petitesse de l’Église naissante qui fait écho à l’Eucharistie comme une pédagogie.
Le monde est certes complexe et nous pouvons nous interroger sur l’avenir de nos familles, de notre Église et de notre pays. Mais le Seigneur nous invite à déplacer notre regard : Ce qu’il faut contempler, c’est que nous avons été appelés, choisis et offerts par le Père au Christ. C’est en regardant vers ce qui est lumineux que l’on traverse les ténèbres.
Puissions-nous, frères et sœurs bien aimés, par cette double pédagogie de l’Eucharistie, et de l’appel, devenir les témoins d’un Dieu qui nous appelle des ténèbres à son admirable lumière.
Amen !
Références des lectures du jour :
- Livre des Actes des Apôtres 1,12-14.
- Psaume 27(26),1.4.7-8.
- Première lettre de saint Pierre Apôtre 4,13-16.
- Évangile de Jésus-Christ selon saint Jean 17,1b-11a :
En ce temps-là, Jésus leva les yeux au ciel et dit :
« Père, l’heure est venue. Glorifie ton Fils afin que le Fils te glorifie. Ainsi, comme tu lui as donné pouvoir sur tout être de chair, il donnera la vie éternelle à tous ceux que tu lui as donnés.
Or, la vie éternelle, c’est qu’ils te connaissent, toi le seul vrai Dieu, et celui que tu as envoyé, Jésus Christ.
Moi, je t’ai glorifié sur la terre en accomplissant l’œuvre que tu m’avais donnée à faire.
Et maintenant, glorifie-moi auprès de toi, Père, de la gloire que j’avais auprès de toi avant que le monde existe. J’ai manifesté ton nom aux hommes que tu as pris dans le monde pour me les donner. Ils étaient à toi, tu me les as donnés, et ils ont gardé ta parole.
Maintenant, ils ont reconnu que tout ce que tu m’as donné vient de toi, car je leur ai donné les paroles que tu m’avais données : ils les ont reçues, ils ont vraiment reconnu que je suis sorti de toi, et ils ont cru que tu m’as envoyé.
Moi, je prie pour eux ; ce n’est pas pour le monde que je prie, mais pour ceux que tu m’as donnés, car ils sont à toi.
Tout ce qui est à moi est à toi, et ce qui est à toi est à moi ; et je suis glorifié en eux. Désormais, je ne suis plus dans le monde ; eux, ils sont dans le monde, et moi, je viens vers toi. »