Homélie du troisième dimanche de Carême

14 mars 2023

« Mais l’heure vient – et c’est maintenant – où les vrais adorateurs adoreront le Père en esprit et vérité : tels sont les adorateurs que recherche le Père. »

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Texte de l’homélie

Chers frères et sœurs,

Nous connaissons bien ce passage de la rencontre de Jésus avec la Samaritaine, et le fait qu’elle se déroule autour d’un puits n’a rien d’anecdotique. Dans un pays désertique et aride comme la Terre Sainte, qu’est-ce qu’un puit, si ce n’est précisément un lieu de rencontre ? Rappelons-nous : c’est autour d’un puits que se sont faites les rencontres d’Isaac et de Rebekka, de Jacob et de Rachel, ou encore de Moïse et de Zipporah.

Sur le plan spirituel, le puit est le lieu où l’humain éclaire les ténèbres en faisant surgir la lumière. Alors que le sol sous-jacent est obscur et compact, le fait de creuser fait entrer la lumière là où régnaient les ténèbres. Le puits représente cette faille nécessaire pour que la rencontre ait lieu. Il est saisissant de voir comment cette fêlure dans la terre fait écho à la faille que vit cette femme avec ses cinq maris — cette blessure et ce manque dans l’amour.

À travers cette rencontre au puits de Jacob, Jésus vient toucher la blessure de cette femme. On observe alors qu’elle passe progressivement d’une réalité matérielle à une réalité spirituelle. Au départ, elle reste sur le plan concret :

« Seigneur, donne-moi cette eau, afin que je n’aie plus soif, et que je ne vienne plus puiser ici. » (Jn 4,15)

De plus, c’est une femme mal à l’aise dans sa communauté, déjà mise à l’écart : elle vient puiser de l’eau à midi, en plein soleil, alors que les femmes venaient habituellement à la fraîche, tôt le matin. Elle craignait sans doute de croiser les autres et redoutait leur regard. Mais Jésus, lui, n’a pas peur de la rencontrer ni de la regarder.

Pourtant, comme le précise le texte, les Samaritains n’ont pas de relations avec les Juifs. Rappelons que le Samaritain était considéré comme une secte juive, d’où la querelle sur le lieu d’adoration : faut-il adorer sur le mont Garizim ou à Jérusalem ? Chacun avait son propre lieu. S’adresser à un Samaritain était même perçu comme une impureté. Malgré cela, Jésus s’approche d’elle. Il franchit le mur qui sépare Juifs et Samaritains, comme il franchit le mur qui isole cette femme de sa communauté, elle qui était mal vue et considérée comme frivole pour avoir eu cinq maris. Jésus vient toucher sa blessure et creuser progressivement en elle une source. Le parallèle entre le puits et la source que Jésus creuse en elle est d’une grande beauté.

En laissant le Christ toucher sa blessure, elle s’ouvre intérieurement et accède à une forme de profondeur. Cela nous rappelle que nos propres blessures et fêlures peuvent devenir des sources de lumière, d’eau vive et de nouveauté. C’est ainsi que Jésus la conduit vers l’intériorité et vers une relation personnelle avec le Seigneur, relation qui va tout transformer. À la fin, sa place dans la communauté a changé : de marginalisée, elle devient témoin. Les habitants du village disent d’ailleurs :

« Ce n’est plus seulement à cause de tes paroles que nous croyons, mais parce que nous l’avons écouté nous-mêmes » (Jn 4,42)

Sa blessure intérieure a fait d’elle un témoin parce qu’elle s’est laissée regarder par le Seigneur. C’est aussi l’une des rares fois où Jésus affirme explicitement qu’il est le Messie. Lorsqu’on lui pose la question de manière indirecte ailleurs, il répond souvent :

« C’est toi qui le dis » (Jn 18,37)

Mais ici, il déclare :

« Moi qui te parle, je le suis. » (Jn 4,26)

Et il le dit à une personne en marge, blessée, avec qui toute relation était interdite. Il affirme sa divinité comme si le fait que l’autre se laisse toucher dans sa blessure lui révélait aussi sa propre identité. Grâce au courage de cette femme qui n’a pas craint la rencontre et a laissé un faisceau de lumière creuser dans l’obscurité de sa vie, le Seigneur dévoile son identité divine.

En ce temps de Carême, cette rencontre complètement improbable est d’une grande profondeur. En plein midi, entre un Juif et une Samaritaine, entre un homme et une femme… Les disciples eux-mêmes sont surpris qu’il parle à une femme, car au Moyen-Orient — hier comme aujourd’hui — un homme ne reste pas seul avec une femme. Mais ce qui intéresse Jésus, c’est le contact personnel. Il veut révéler à chacun sa valeur, au-delà du regard qu’il porte sur lui-même ou du regard des autres. C’est ce qu’il fait dans toutes ses rencontres : avec Zachée, avec Marthe et Marie, et bien d’autres. Il nous montre que nous pouvons, nous aussi, devenir une source.

Savoir que des sources peuvent jaillir de nos blessures est profondément encourageant. J’aimais cette expression amusante : « Bienheureux les fêlés, car ils laissent passer la lumière. » C’est exactement cela : le puits est une fêlure dans le sol qui laisse entrer la lumière et surgir la vie au milieu d’une terre aride. Ce qui nous renouvelle intérieurement, ce sont ces rencontres qui nous font sortir de nos aridités et nous font découvrir la présence du Seigneur en l’autre.

On retrouve ce même mystère dans la Visitation : lors de la rencontre entre Marie et Élisabeth, l’enfant tressaille d’allégresse et Élisabeth s’écrie :

« Bienheureuse celle qui a cru » (Lc 1,4)

Marie vient creuser et révéler une source dans le cœur de sa cousine. Il serait bon, durant ce Carême, de relire les Évangiles sous ce prisme : celui d’un

Alors que nous sommes souvent prompts au jugement, le Seigneur nous rassure : ne nous inquiétons pas de nos cassures, car elles peuvent nous rendre capables d’aimer et d’aller vers l’autre. Rien ne vaut la vulnérabilité pour ouvrir une source chez autrui. Et sur la Croix, Jésus ouvre la source par excellence pour tous ceux qui croient, à l’image du centurion qui se convertit en disant :

« Vraiment, cet homme était le Fils de Dieu. » (Mt 27,54)

Du cœur transpercé du Christ jaillit une source d’eau vive pour la vie éternelle. Il y a un lien direct entre le puits de la Samaritaine et la blessure du Cœur ouvert de Jésus, qui vient éclairer le visage de ceux qui contemplent son amour.

Il y a là toute une leçon sur l’évangélisation. Évangéliser ne consiste pas à augmenter le nombre d’adhérents à un club, mais à faire découvrir à l’autre que, quelle que soit sa situation, il peut devenir lumineux. Et c’est l’Esprit Saint qui le lui fait découvrir à travers nous. N’hésitons pas à témoigner de nos propres blessures et de la façon dont le Seigneur y a agi, nous invitant à creuser profondément — parfois dans la douleur — pour nous permettre de rayonner. Nous pouvons alors dire à la personne en face de nous : ce que j’ai vécu, vous pouvez le vivre aussi.

Nous passons notre temps à masquer nos blessures ; plus nous sommes intelligents, plus nous développons des tactiques pour nous cacher. Mais ce n’est pas ce que Jésus veut. Par l’Esprit Saint et par la pauvreté des sacrements, il vient toucher notre vulnérabilité. Plus j’avance comme prêtre, plus je suis touché de voir combien les sacrements sont humbles et pauvres, et pourtant si beaux et pétris d’amour. Jésus choisit cette présence toute simple pour s’approcher de nous, afin que nous n’ayons pas peur de lui et que nous puissions lui dire, dans une totale confiance : Mon Sauveur et mon Dieu.

Amen !


Références des lectures du jour :

  • Livre de l’Exode 17,3-7.
  • Psaume 95(94),1-2.6-7ab.7d-8a.9.
  • Lettre de saint Paul Apôtre aux Romains 5,1-2.5-8.
  • Évangile de Jésus-Christ selon saint Jean 4,5-42 :

En ce temps-là, Jésus arriva à une ville de Samarie, appelée Sykar, près du terrain que Jacob avait donné à son fils Joseph. Là se trouvait le puits de Jacob. Jésus, fatigué par la route, s’était donc assis près de la source. C’était la sixième heure, environ midi.
Arrive une femme de Samarie, qui venait puiser de l’eau. Jésus lui dit :
— « Donne-moi à boire. »
En effet, ses disciples étaient partis à la ville pour acheter des provisions.
La Samaritaine lui dit :
— « Comment ! Toi, un Juif, tu me demandes à boire, à moi, une Samaritaine ? »
En effet, les Juifs ne fréquentent pas les Samaritains.
Jésus lui répondit :
— « Si tu savais le don de Dieu et qui est celui qui te dit : “Donne-moi à boire”, c’est toi qui lui aurais demandé, et il t’aurait donné de l’eau vive. »
Elle lui dit :
— « Seigneur, tu n’as rien pour puiser, et le puits est profond. D’où as-tu donc cette eau vive ? Serais-tu plus grand que notre père Jacob qui nous a donné ce puits, et qui en a bu lui-même, avec ses fils et ses bêtes ? »
Jésus lui répondit :
— « Quiconque boit de cette eau aura de nouveau soif ; mais celui qui boira de l’eau que moi je lui donnerai n’aura plus jamais soif ; et l’eau que je lui donnerai deviendra en lui une source d’eau jaillissant pour la vie éternelle. »
La femme lui dit :
— « Seigneur, donne-moi de cette eau, que je n’aie plus soif, et que je n’aie plus à venir ici pour puiser. »
Jésus lui dit :
— « Va, appelle ton mari, et reviens. »
La femme répliqua :
— « Je n’ai pas de mari. »
Jésus reprit :
— « Tu as raison de dire que tu n’as pas de mari : des maris, tu en as eu cinq, et celui que tu as maintenant n’est pas ton mari ; là, tu dis vrai. »
La femme lui dit :
— « Seigneur, je vois que tu es un prophète !… Eh bien ! Nos pères ont adoré sur la montagne qui est là, et vous, les Juifs, vous dites que le lieu où il faut adorer est à Jérusalem. »
Jésus lui dit :
— « Femme, crois-moi : l’heure vient où vous n’irez plus ni sur cette montagne ni à Jérusalem pour adorer le Père. Vous, vous adorez ce que vous ne connaissez pas ; nous, nous adorons ce que nous connaissons, car le salut vient des Juifs.
Mais l’heure vient – et c’est maintenant – où les vrais adorateurs adoreront le Père en esprit et vérité : tels sont les adorateurs que recherche le Père.
Dieu est esprit, et ceux qui l’adorent, c’est en esprit et vérité qu’ils doivent l’adorer. » La femme lui dit : « Je sais qu’il vient, le Messie, celui qu’on appelle Christ. Quand il viendra, c’est lui qui nous fera connaître toutes choses. »
Jésus lui dit :
— « Je le suis, moi qui te parle. »
À ce moment-là, ses disciples arrivèrent ; ils étaient surpris de le voir parler avec une femme. Pourtant, aucun ne lui dit : « Que cherches-tu ? » ou bien : « Pourquoi parles-tu avec elle ? »
La femme, laissant là sa cruche, revint à la ville et dit aux gens : « Venez voir un homme qui m’a dit tout ce que j’ai fait. Ne serait-il pas le Christ ? »
Ils sortirent de la ville, et ils se dirigeaient vers lui.
Entre-temps, les disciples l’appelaient : « Rabbi, viens manger. »
Mais il répondit : « Pour moi, j’ai de quoi manger : c’est une nourriture que vous ne connaissez pas. »
Les disciples se disaient entre eux : « Quelqu’un lui aurait-il apporté à manger ? »
Jésus leur dit : « Ma nourriture, c’est de faire la volonté de Celui qui m’a envoyé et d’accomplir son œuvre.
Ne dites-vous pas : “Encore quatre mois et ce sera la moisson” ? Et moi, je vous dis : Levez les yeux et regardez les champs déjà dorés pour la moisson. Dès maintenant, le moissonneur reçoit son salaire : il récolte du fruit pour la vie éternelle, si bien que le semeur se réjouit en même temps que le moissonneur.
Il est bien vrai, le dicton : “L’un sème, l’autre moissonne.” Je vous ai envoyés moissonner ce qui ne vous a coûté aucun effort ; d’autres ont fait l’effort, et vous en avez bénéficié. »
Beaucoup de Samaritains de cette ville crurent en Jésus, à cause de la parole de la femme qui rendait ce témoignage : « Il m’a dit tout ce que j’ai fait. »
Lorsqu’ils arrivèrent auprès de lui, ils l’invitèrent à demeurer chez eux. Il y demeura deux jours. Ils furent encore beaucoup plus nombreux à croire à cause de sa parole à lui, et ils disaient à la femme :
« Ce n’est plus à cause de ce que tu nous as dit que nous croyons : nous-mêmes, nous l’avons entendu, et nous savons que c’est vraiment lui le Sauveur du monde. »