Texte de l’homélie
Frères et sœurs bien-aimés,
Vous le savez certainement, dans la tradition juive, la Pâque se célèbre le vendredi soir, lors d’un dîner. Traditionnellement, quatre enfants y assistent et chacun y joue un rôle particulier. L’un d’eux a pour mission de poser une question. « Pourquoi ce soir est différent des autres soirs ? »
Il est particulièrement intéressant de voir que la Pâque commence par une question. C’est parce que la Pâque ouvre un chemin ; elle ouvre notre intelligence et notre compréhension des Écritures. Ensuite, le patriarche, lors du repas, raconte : « cette nuit est différente des autres nuits parce que nous étions esclaves en Égypte et nous avons traversé la Mer Rouge. ». Il retrace les étapes fondamentales du peuple hébreu, ce passage de l’esclavage à la liberté.
Peut-être ignorez-vous qu’en hébreu, le mot Ibrit signifie passeur. Le peuple hébreu est le peuple des passeurs et nous sommes nous aussi des peuples de passeurs.
L’hébreu recèle un autre jeu de mots : le nom de l’Egypte évoque l’idée de l’étau. C’est un lieu de confinement où la parole est en quelque sorte enfermée, claquemurée, rendue impossible. Dès lors, la traversée de la Mer Rouge et tout ce que le Seigneur a accompli pour le peuple hébreu dans le désert, ont eu pour effet de libérer cette parole.
Vous connaissez peut-être l’histoire de ce curé qui parcourait sa paroisse et qui disait : « J’ai des réponses, mais qui a des questions ? »
Pourtant, notre foi catholique est habitée par les questions. Certes, parce que nous connaissons le Messie, nous possédons plus de réponses que le peuple hébreu, mais les questions demeurent. A commencer par l’Eucharistie que nous célébrons : si c’est une certitude, c’est loin d’être une évidence. Le mystère de la Trinité, le mystère de l’Église, tous les mystères posent question. Nous manquons peut-être, dans notre propre tradition, de cette pédagogie de la question comme il y a dans la tradition juive, qui cherche le sens des Ecritures à travers le texte en l’interrogeant sans cesse.
En cherchant dans l’Évangile les questions qui jalonnent durant le temps pascal, j’en ai trouvé de nombreuses. ? Il y a d’abord celle qui ouvre l’Évangile d’aujourd’hui : « De quoi discutez-vous en marchant ? » puis viennent les autres : « Pourquoi cherchez-vous parmi les morts celui qui est vivant ? », « Pourquoi êtes-vous effrayé ? », « Femme, pourquoi pleures-tu ? » « Les enfants, auriez-vous quelque chose à manger ? » Et enfin, cette fameuse question posée à Pierre, mais à chacun d’entre nous : « Pierre, m’aimes-tu ? »
Au fond, la Pâque du Seigneur est ce qui nous permet de libérer la parole Malheureusement, dans nos communautés chrétiennes et singulièrement dans nos familles, nous ne posons pas assez de questions sur les mystères de notre foi. Beaucoup de personnes vont à la messe, mais est-ce que quelqu’un, à la table dominicale, va poser la question : « Pourquoi ce pain et ce vin sont-ils devenus le corps et le sang du Christ ? Le fait de ne pas poser cette question affaiblit la transmission. Nous constatons que dans les religions où le questionnement est encouragé, la transmission aux générations suivantes est plus importante.
La question nous permet de recevoir une réponse, un don. Une fois que nous recevons, nous célébrons, comme le Christ qui prit le pain prononça la bénédiction, le rompit et le donna, c’est l’Eucharistie. Enfin, après avoir célébré, on transmet. C’est exactement ce que font les disciples d’Emmaüs qui partent évangéliser.
Recevoir, célébrer, transmettre : voilà la pédagogie de Pâques. qui s’initie par une question.
Souvent, les personnes abandonnent la foi parce qu’elles n’ont pas la compréhension du mystère. Nous parlons de « la foi du charbonnier », pourquoi pas ? Mais nous ne pouvons-nous contenter de croire sans savoir pourquoi nous croyons ; nous ne nous formons peut-être pas assez. L’intelligence des croyants a besoin d’être nourrie. La foi élève l’intelligence par la révélation vers une réalité inaccessible aux cinq sens, comme la vie éternelle, que nous ne pouvons ni voir, ni toucher. Il est donc capital d’expliquer les raisons de notre croyance.
Il est merveilleux de voir comment Jésus éclaire l’intelligence et le cœur des disciples. Nous aurions aimé être présents lorsqu’il leur faisait cette homélie ! Il feint d’abord la naïveté en demandant : « Quels événements ? » ce à quoi ils répondent : « Tu es le seul, à Jérusalem qui ignore ce qui s’est passé. » Puis Jésus leur répond :
« Esprits sans intelligence, comme votre cœur est lent à croire tout ce que les prophètes ont dit, ne fallait-il pas que le Christ souffrît ? » (Lc 24,25-26)
Et donc ensuite, il explique tout ce qui le concernait dans l’Écriture. Plus tard, les disciples diront :
« Notre cœur n’était-il pas tout brûlant au-dedans de nous, tandis qu’il nous parlait en chemin et nous ouvrait les écritures ? » (Lc 24,32)
D’où l’importance de la prédication, mais qui naît d’une question. Dans ce récit, Jésus pose deux questions. La première, « De quoi discutez-vous en marchant ? », nous rappelle que la question est ce qui nous met en route, ce qui nous fait cheminer, avancer. La seconde « Quels événements ? », les interpellent et les secouent au point qu’ils se demandent d’où vient cet homme qu’ils prennent d’abord pour un étranger.
Pour nous, il est essentiel de donner les raisons de notre foi. Car ce sont elles qui nourrissent le cœur et l’intelligence et elles vont nous aider à transmettre. Parfois, nous nous étonnons que dans des familles catholiques pratiquantes, la transmission ne se fasse plus, que parfois les petits enfants ne soient plus baptisés, ou que les enfants ne se marient plus à l’église. Mais avons-nous pris la parole ? Avons-nous éclairé leur intelligence et leur cœur ? Ou bien avons-nous délégué ça, soit à l’enseignement catholique, soit à la paroisse ?
Mais dans le peuple hébreu, les Juifs, qui sont un peuple très minoritaire, vivent de liturgies familiales. En famille, on explique, on commente la prédication du prêtre qui a dit l’Eucharistie, cela peut déjà être une base. Et pourquoi pas faire des partages de la parole de Dieu en famille ? Vous voyez, ça ne se fait pas, ce n’est pas notre culture, parce que peut-être nous sommes encore trop majoritaires d’une certaine manière. Donc nous déléguons cela, « aux professionnels ».
Ne prétextons pas une pudeur mal placée pour taire notre foi. Entendre dire : « La foi est une affaire purement personnelle et privée », n’est souvent qu’un prétexte. Il faut sortir de cette pudeur. Certes, expliquer sa foi, c’est se livrer et s’ouvrir aux autres, mais c’est précisément en l’exprimant, en l’expliquant et en la donnant qu’on la fortifie. C’est là tout le sens de l’évangélisation.
Nous le voyons avec Pierre dans la première lecture : il annonce le kérygme à ses frères juifs, et cela suscite des conversions. Comme le dit Saint Paul : « fides ex auditu » La foi naît de ce qu’on entend. Il faut une prédication, un partage.. Et qu’est-ce qui met en route ce partage, si ce n’est une question ? Une question qui nous permet d’expliciter notre foi, et proclamer que cette Pâque nous fait passer de la mort à la vie. La Pâque est un chemin, un passage. Elle fait de nous les témoins d’un Dieu qui nous appelle des ténèbres à son admirable lumière.
Amen !
Références des lectures du jour :
- Livre des Actes des Apôtres 2,14.22b-33.
- Psaume 16(15),1-2a.5.7-8.9-10.11.
- Première lettre de saint Pierre Apôtre 1,17-21.
- Évangile de Jésus-Christ selon saint Luc 24,13-35 :
Le même jour (c’est-à-dire le premier jour de la semaine), deux disciples faisaient route vers un village appelé Emmaüs, à deux heures de marche de Jérusalem, et ils parlaient entre eux de tout ce qui s’était passé.
Or, tandis qu’ils s’entretenaient et s’interrogeaient, Jésus lui-même s’approcha, et il marchait avec eux. Mais leurs yeux étaient empêchés de le reconnaître. Jésus leur dit :
— « De quoi discutez-vous en marchant ? »
Alors, ils s’arrêtèrent, tout tristes. L’un des deux, nommé Cléophas, lui répondit :
— « Tu es bien le seul étranger résidant à Jérusalem qui ignore les événements de ces jours-ci. »
Il leur dit :
— « Quels événements ? »
Ils lui répondirent :
— « Ce qui est arrivé à Jésus de Nazareth, cet homme qui était un prophète puissant par ses actes et ses paroles devant Dieu et devant tout le peuple : comment les grands prêtres et nos chefs l’ont livré, ils l’ont fait condamner à mort et ils l’ont crucifié.
Nous, nous espérions que c’était lui qui allait délivrer Israël. Mais avec tout cela, voici déjà le troisième jour qui passe depuis que c’est arrivé.
À vrai dire, des femmes de notre groupe nous ont remplis de stupeur. Quand, dès l’aurore, elles sont allées au tombeau, elles n’ont pas trouvé son corps ; elles sont venues nous dire qu’elles avaient même eu une vision : des anges, qui disaient qu’il est vivant.
Quelques-uns de nos compagnons sont allés au tombeau, et ils ont trouvé les choses comme les femmes l’avaient dit ; mais lui, ils ne l’ont pas vu. »
Il leur dit alors :
— « Esprits sans intelligence ! Comme votre cœur est lent à croire tout ce que les prophètes ont dit ! Ne fallait-il pas que le Christ souffrît cela pour entrer dans sa gloire ? »
Et, partant de Moïse et de tous les Prophètes, il leur interpréta, dans toute l’Écriture, ce qui le concernait.Quand ils approchèrent du village où ils se rendaient, Jésus fit semblant d’aller plus loin. Mais ils s’efforcèrent de le retenir : « Reste avec nous, car le soir approche et déjà le jour baisse. »
Il entra donc pour rester avec eux.Quand il fut à table avec eux, ayant pris le pain, il prononça la bénédiction et, l’ayant rompu, il le leur donna.
Alors leurs yeux s’ouvrirent, et ils le reconnurent, mais il disparut à leurs regards.
Ils se dirent l’un à l’autre : « Notre cœur n’était-il pas brûlant en nous, tandis qu’il nous parlait sur la route et nous ouvrait les Écritures ? »
À l’instant même, ils se levèrent et retournèrent à Jérusalem. Ils y trouvèrent réunis les onze Apôtres et leurs compagnons, qui leur dirent : « Le Seigneur est réellement ressuscité : il est apparu à Simon-Pierre. »
À leur tour, ils racontaient ce qui s’était passé sur la route, et comment le Seigneur s’était fait reconnaître par eux à la fraction du pain.