Texte de l’homélie
Nous sommes au tout début du ministère de Jésus, au moment où il se retire au désert pour être tenté par le diable. Ce passage coïncide également avec le commencement de notre Carême. A travers ce récit, trois tentations fondamentales se dessinent, qu’il nous appartient d’analyser et de travailler.
- La première tentation concerne tout ce qui est source de plaisir en nous : que ce soit plaisir de la bouche, plaisir de la sexualité ; tout ce qui est lié au plaisir du corps. Elle survient après quarante jours de jeûne. Jésus a faim, ce que nous pouvons aisément comprendre. Le démon lui dit :
« Si tu es le fils de Dieu, ordonne que ces pierres deviennent du pain » (Mt 4,3)
- La deuxième tentation s’adresse à l’orgueil de l’esprit :. Le démon emmène Jésus au sommet du temple, le lieu de la transcendance, et lui lance :
« Si tu es le fils de Dieu, jette-toi d’ici en bas » (Mt 4,6)
Il s’agit ici d’une incitation à se placer au-dessus de Dieu. C’est le piège de l’auto-référencement, où l’homme refuse de recevoir la moindre loi en dehors de la sienne et devient sa propre logique.
- La troisième tentation est celle des richesses :. Elle englobe tout ce qui est lié à la possession, à l’argent.
« Si tu te prosternes devant moi, je te donnerai tous les royaumes de la terre et leurs richesses » (Mt 4,8-9)
Les trois visages de la toute-puissance
Nous pouvons constater qu’il n’y a rien de nouveau sous le soleil. Lorsque nous observons les dérives de nos sociétés, les scandales politiques ou les tensions géopolitiques internationales, nous retombons sur l’une de ces trois tentations. Qu’il s’agisse d’abus sexuels sur les personnes, de dirigeants qui se prennent pour les maîtres du monde en imposant leur loi, ou de détournements de l’argent public pour leurs propres finalités, Nous retrouvons ces mêmes mécanismes. C’est ce que nous appelons les trois concupiscences. Ce sont trois formes de toute-puissance : celle de la chair, celle de l’esprit et celle des richesses.
Face à ces attaques, Jésus réagit systématiquement en répondant avec la parole de Dieu. « L’homme ne vit pas seulement de pain », ou « tu ne mettras pas à l’épreuve le Seigneur ton Dieu ». Mais le démon aussi connaît sa Bible et tente de l’instrumentaliser : « Il donnera pour toi des ordres à ses anges ». Il existe ainsi une lecture démoniaque de la Parole, détournée pour égarer. Mais la réponse du Christ reste ancrée dans la vérité de l’Ecriture.
Chacun de nous, selon sa propre sensibilité, se trouve exposé à l’une de ces trois toutes-puissances. Certains seront plus vulnérables face aux questions d’argent, d’autres face aux abus de pouvoir … Le Carême nous invite à débusquer en nous le lieu exact du combat spirituel que nous avons à mener. Il est important aussi de se rappeler aussi que la tentation est toujours dans l’imaginaire. Le démon utilise l’illusion pour faire miroiter une fausse promesse de bonheur : « Si je vole de l’argent qui n’est pas à moi, si je commets l’adultère, je serai plus heureux. », or derrière le péché se cache toujours un mensonge. qui débouche finalement sur la désolation, la rupture avec Dieu et avec les hommes.
Les remèdes du Carême et les conseils évangéliques
Lors du Mercredi des Cendres, Jésus a enseigné à ses disciples les trois grands piliers de la vie Chrétienne : le jeûne, l’aumône et la prière. Le lien avec les trois tentations du désert est direct. Le jeûne pour tout ce qui concerne le corps, l’aumône pour tout ce qui concerne l’argent, la prière pour tout ce qui concerne la toute-puissance de l’esprit, en nous évitant de nous poser comme l’unique référence au-dessus du Seigneur. En instruisant ses disciples, Jésus leur transmet l’exact résumé de l’expérience qu’il a lui-même vécue dans sa chair au désert. C’est intéressant de voir que la vie religieuse, d’une certaine manière, répond aussi à ces trois tentations à travers les vœux religieux de pauvreté, chasteté, obéissance, que l’on appelle des conseils évangéliques. Le pape François aimait rappeler l’importance de la sobriété dans l’usage des biens. La chasteté, instaure une certaine distance respectueuse de l’autre, tandis que l’obéissance accorde notre volonté à la parole de Dieu
Bien que la vie religieuse soit spécifiquement organisée autour de ces engagements, chaque baptisé peut s’emparer de ces outils selon son état de vie pour suivre le Seigneur.
Un combat mené pour les autres
La vie religieuse est porteuse d’une grande espérance pour le monde. En s’engageant publiquement, les religieux et les religieuses rappellent à l’ensemble de la communauté chrétienne que le combat spirituel est réel et universel. S’ils choisissent cette voie, c’est parce qu’ils se reconnaissent eux-mêmes touchés par ces formes d’orgueil et de toute-puissance.
La pratique de la pauvreté, de la chasteté et de de l’obéissance permet de déraciner le mal à sa source. Selon les périodes de la vie, l’un ou l’autre de ces vœux peut s’avérer plus exigeant. Cependant, la force de cet engagement réside dans sa dimension solidaire : ce combat, les consacrés le mènent aussi pour les autres.
En s’efforçant de rester fidèles à la chasteté, à la modération matérielle et à l’obéissance – une obéissance exigeante qui se vérifie concrètement face aux supérieurs-, les religieux portent dans leur consécration le combat spirituel de toute l’humanité. Car toute personne, baptisée ou non, reste soumise à ces tensions intérieures.
Demandons au Seigneur, en ce temps de carême, la grâce particulière d’une attention renouvelée pour opérer un véritable décentrement de nous-mêmes. Reconnaissons humblement nos luttes intérieures et saisissons les moyens que l’Eglise et la parole de Dieu mettent à notre disposition : les sacrements, la prière et l’esprit des conseils évangéliques
C’est une magnifique perspective que d’entrer dans le Carême en prenant conscience que la fidélité invisible des consacrés, des prêtres, face aux embûches du quotidien, soutient mystérieusement nos propres victoires. C’est une réalité que nous ne contemplerons pleinement qu’au ciel : la fidélité des uns obtient pour les autres la grâce de lutter et de ne pas se laisser emporter par l’esprit du mal.
Amen !
Références des lectures du jour :
- Livre de la Genèse 2,7-9.3,1-7a.
- Psaume 51(50),3-4.5-6ab.12-13.14.17.
- Lettre de saint Paul Apôtre aux Romains 5,12-19.
- Évangile de Jésus-Christ selon saint Matthieu 4,1-11 :
En ce temps-là, Jésus fut conduit au désert par l’Esprit pour être tenté par le diable. Après avoir jeûné quarante jours et quarante nuits, il eut faim.
Le tentateur s’approcha et lui dit :
— « Si tu es Fils de Dieu, ordonne que ces pierres deviennent des pains. »
Mais Jésus répondit :
— « Il est écrit : ‘L’homme ne vit pas seulement de pain, mais de toute parole qui sort de la bouche de Dieu.’ »Alors le diable l’emmène à la Ville sainte, le place au sommet du Temple et lui dit :
— « Si tu es Fils de Dieu, jette-toi en bas ; car il est écrit : ‘Il donnera pour toi des ordres à ses anges, et : Ils te porteront sur leurs mains, de peur que ton pied ne heurte une pierre.’ »
Jésus lui déclara :
— « Il est encore écrit : ‘Tu ne mettras pas à l’épreuve le Seigneur ton Dieu.’ »Le diable l’emmène encore sur une très haute montagne et lui montre tous les royaumes du monde et leur gloire. Il lui dit :
— « Tout cela, je te le donnerai, si, tombant à mes pieds, tu te prosternes devant moi. » Alors, Jésus lui dit :
— « Arrière, Satan ! car il est écrit : ‘C’est le Seigneur ton Dieu que tu adoreras, à lui seul tu rendras un culte.’ »Alors le diable le quitte. Et voici que des anges s’approchèrent, et ils le servaient.