Texte de l’homélie
Frères et sœurs,
Nous voici entrée en Carême, ce le temps par excellence du combat spirituel :
Nous avons toujours quelques réticences pour entrer dans ce temps de carême car nous voyons davantage les efforts qu’il nous faudra consentir que les fruits qu’il portera.
Comme le disait Jean-Paul II :
« Le chemin de l’amour selon le Christ est un chemin difficile, exigeant. Il nous faut être réalistes. Ceux qui ne vous parlent que de spontanéité, de facilité, vous trompent. La maîtrise progressive de notre vie, apprendre à être celui que Dieu veut, demande déjà un effort patient, une lutte sur nous-mêmes. » (Lourdes, 15 août 1983)
Pourquoi y a-t-il un combat ? Parce que Dieu nous a donné une liberté mais qu’il n’est pas si facile de bien exercer cette liberté. Non seulement il y a des ennemis extérieurs - nous le voyons dans l’Évangile - mais il y a aussi cette division intérieure que décrit si bien saint Paul :
« Ma façon d’agir, je ne la comprends pas, car ce que je voudrais, cela, je ne le réalise pas ; mais ce que je déteste, c’est cela que je fais. …
Ce qui est à ma portée, c’est de vouloir le bien, mais pas de l’accomplir. Je ne fais pas le bien que je voudrais, mais je commets le mal que je ne voudrais pas. » (Rm 7)
Dans cette homélie, je commenterai les trois tentations de Jésus car saint Luc, dans le récit qu’il fait des tentations de Jésus, nous dit que le démon a épuisé avec Jésus toutes les formes de tentation. En y regardant d’un peu plus près, on peut y voir le domaine du plaisir représenté par la tentation des pains, le domaine spirituel où nous voudrions bien mettre la main sur Dieu et ses dons et le domaine de la richesse et du pouvoir.
La faim – l’homme ne vit pas seulement de pain
Au point de départ, il y a un besoin tout à fait légitime : manger. Au passage, il est bon de remarquer que le diable sait attendre le bon moment, lorsque nous sommes les plus faibles. Il est donc bon d’apprendre à repérer nos failles, nos faiblesses, nos vulnérabilités, …
La première cause de chute, c’est l’inconscience du danger ; c’est le fait de se croire très fort. Quand on se croit fort, quand on ne voit pas le danger, on manque de prudence. Quand on a conscience des brèches dans la muraille, on est vigilant. On fait en sorte de réparer ces brèches ou faire en sorte que l’ennemi de notre âme ne puisse pas passer par là.
Ne pas écouter nos besoins peut s’avérer catastrophique. Comme le dit Blaise Pascal :
Mais écouter ses besoins ne veut pas dire toujours les suivre ou toujours les assouvir. C’est là que se situe l’espace de la liberté.
Dans Sa réponse au diable, Jésus laisse entendre que ce besoin de pain est légitime mais qu’il n’est pas le seul ni le plus essentiel à l’homme :
« Ce n’est pas seulement de pain que l’homme doit vivre. »
Pour vivre, l’homme a encore plus besoin de Dieu que de pain. Nous sommes invités à ne pas nous laisser enfermer dans nos besoins (réels ou imaginaires d’ailleurs, car la publicité sait bien créer des besoins) car alors on se ferme à des besoins plus intimes et plus grands : « l’homme ne vit pas seulement de pain ». Attention à la dictature des besoins ! Il ne faut pas nourrir seulement notre corps mais aussi notre âme.
Si nous laissons trop de place à ces besoins, il peut se produire une inversion : nous mettons Dieu au service de nos besoins.
C’est un lieu où nous sommes appelés à faire confiance à Dieu :
« Ne vous inquiétez donc pas pour votre vie de ce que vous mangerez… car votre Père céleste sait que vous avez besoin de tout cela. »
« Cherchez d’abord le royaume de Dieu et sa justice, et tout cela vous sera donné par surcroît » (Mt 6, 33)
Nous retrouvons ce même ordre dans le Notre Père : nous pouvons tout demander à Dieu, mais auparavant nous lui disons :
Ce ne serait pas respecter Dieu que de ne pas lui laisser la liberté d’agir comme il veut. Nous pouvons bien sûr lui présenter tous nos désirs mais lui laisser ensuite la liberté de les purifier s’il le juge bon.
La quête de merveilleux
L’homme aimerait bien avoir un certain pouvoir sur le monde spirituel. C’est ce qui se passe dans le spiritisme, la magie, … et beaucoup de pratiques occultes. Il peut y avoir un spirituel dévoyé.
Dans cette tentation, on provoque Dieu pour avoir du merveilleux ! On veut le contraindre à faire des prodiges. Mais ce n’est pas comme cela que cela fonctionne dans la vie de foi. Nous ne pouvons pas exiger des signes extraordinaires pour croire. C’est ce qui s’est passé avec les Hébreux qui ont mis Dieu à l’épreuve à Massa et Meriba (Exode 17:1-7, Psaume 95:8-9). Les Israélites, après leur sortie d’Égypte, manquent d’eau et disent à Moïse :
« Le Seigneur est-il vraiment au milieu de nous, ou non ? » (Exode 17:7)
Nous ne pouvons pas exiger de Dieu des preuves de sa présence et de sa protection. Nous ne pouvons pas « faire une expérience » dans laquelle Dieu doit répondre et prouver qu’il est Dieu : nous devons croire en Lui ! Le chantage, cela ne marche pas avec Dieu. Nous ne pouvons pas être dans l’arrogance mais dans l’humilité vis-à-vis de Dieu.
Une compagne incontournable de la foi est l’humilité. La Parole de Dieu nous dit souvent que Dieu accorde sa grâce aux humbles :
« Dieu s’oppose aux orgueilleux, aux humbles il accorde sa grâce. Abaissez-vous donc sous la main puissante de Dieu, pour qu’il vous élève en temps voulu. Déchargez-vous sur lui de tous vos soucis, puisqu’il prend soin de vous. » (1 P 5-7)
On retrouve souvent cela dans l’évangile quand les pharisiens demandent des signes à Jésus avant de croire en lui. Ou encore pendant la passion où on lui demande un prodige qui authentifierait sa qualité de fils de Dieu (tout comme devant le grand prêtre Lc 22, 70).
La possession et la domination
Dans la troisième tentation, le démon affirme que la gloire des royaumes de la terre lui appartient. Mais c’est un grand menteur. C’est un grand illusionniste : il nous fait croire des choses et ensuite nous sommes terriblement déçus. Ses promesses sont toujours mensongères.
Si la possession et la domination deviennent un but, alors tous les moyens sont bons. Or on ne peut jamais faire le mal pour atteindre le bien. La fin ne justifie pas les moyens. On ne peut entrer dans la compromission avec le mal. Se prosterner devant le diable, c’est accepter sa manière de gouverner. Or sa manière de gouverner est de diviser au lieu de rapprocher les gens : il gouverne en attisant les jalousies, les ressentiments, les colères, les disputes, …
Nous sommes quelquefois impressionnés par le pouvoir du mal. Et nous nous demandons si ce n’est pas un peu naïf de suivre l’Évangile. Ce que nous demande Jésus ne nous paraît pas assez réaliste. Nous risquons alors d’adopter la logique du monde plus que la logique de l’Évangile.
Dans l’Évangile, Jésus nous propose une voie très différente pour posséder la terre. Voilà ce qu’il proclame dans les béatitudes :
« Heureux les doux, car ils recevront la terre en héritage. » (Mt 5, 5)
Pour posséder la terre, la voie que Jésus propose n’est pas celle de la domination mais celle de l’humilité, de la douceur, de la patience. Jésus nous invite à la voie du service :
« Vous le savez : les chefs des nations les commandent en maîtres, et les grands font sentir leur pouvoir. Parmi vous, il ne devra pas en être ainsi : celui qui veut devenir grand parmi vous sera votre serviteur ; et celui qui veut être parmi vous le premier sera votre esclave.
Ainsi, le Fils de l’homme n’est pas venu pour être servi, mais pour servir, et donner sa vie en rançon pour la multitude. » (Mt 20, 25-28)
Le chemin de Jésus pour régner, c’est la croix. Le moyen pour rendre les hommes à Dieu, c’est la Croix et la Croix nous fait peur. C’est de Son Père que Jésus, par Sa passion et Sa résurrection, recevra la souveraineté sur toutes choses.
C’est après la résurrection que les apôtres appliqueront à Jésus cette parole du psaume 2 :
« Demande et je te donne en héritage les nations, pour domaine la terre tout entière. »(Ps 2, 8)
Il y a aussi une bonne ambition. Nous sommes appelés à voir grand : c’est la magnanimité qui va à l’encontre de la pusillanimité. Nous pouvons chercher à réussir. Nous ne sommes pas du tout invités à un culte de l’échec. L’autorité est bien différente d’une domination.
Comme le disait très bien Benoît XVI :
Dans les trois tentations, on se sert de Dieu plutôt qu’on ne se met humblement à son service, de manière filiale.
Conclusion - Les armes du combat spirituel
En conclusion, je voudrais simplement évoquer avec vous 7 armes à prendre dans le combat spirituel :
- La Parole de Dieu, dans la mesure où on l’écoute vraiment sans l’instrumentaliser. Comme nous le voyons dans cet évangile, le démon peut détourner certains passages de la Parole de Dieu en les isolant du reste de l’Écriture. Cela demande une grande honnêteté. On peut demander aussi l’aide des autres (père spirituel, frères dans la foi, …) pour y voir clair. Le carême est un temps par excellence où nous sommes invités à nous nourrir de la Parole de Dieu.
- La prière comme Jésus la recommande : « Veillez et priez, afin de ne pas entrer en tentation ; l’esprit est ardent, mais la chair est faible » Mc 14, 38 par.)
- Le recours à la grâce de Dieu qui nous est donnée dans les sacrements (en particulier l’Eucharistie et la Réconciliation). Il n’y a pas besoin d’attendre la fin du carême pour aller se confesser. Déjà l’examen de conscience nous aide à mettre en lumière le péché dans notre vie. Puis le pardon de Jésus nous rend la paix et la force. L’Eucharistie, comme tous les sacrements ne produit pleinement son effet que si l’on y croit vraiment.
- S’appuyer sur des frères et sœurs. Comme on le dit souvent : « un chrétien seul est en danger ». De ce point de vue, il est important d’entrer dans le carême en communion avec toute l’Église. Nous avons besoin de nous soutenir mutuellement.
- Pratiquer un minimum d’ascèse : il n’y a pas de ferveur sans ascèse. Et l’ascèse – si nécessaire – n’est pas tellement dans l’air du temps. Certaines petites privations, certains efforts, nous aident à avoir une certaine tonicité dans notre vie spirituelle. L’ascèse consiste en efforts librement consentis, renoncements choisis, …
- Veiller à rester dans la joie comme nous y invite saint Paul : « Soyez toujours joyeux » (Ph 4, 4). La joie est un puissant rempart contre les tentations. En revanche la mélancolie et la tristesse ouvrent souvent des portes aux tentations.
- Pratiquer des actes de charité concrets, en particulier envers les pauvres. Regarder les autres et nous mettre au service est précieux pour se décentrer de soi-même, pour s’oublier en faveur des autres.
N’oublions pas que, si Jésus a subi les tentations et les a vaincues, c’est pour nous, pour nous assurer qu’à sa suite nous pouvons vaincre les tentations comme il le dit : « Courage ! J’ai vaincu le monde ! » (Jn 16, 33) Je combats parce que le Christ a déjà gagné. « La victoire sur le ‘prince de ce monde’ (Jn 14,30) est acquise, une fois pour toutes, à l’Heure où Jésus se livre librement à la mort pour nous donner sa Vie. » (CEC 2853)
Comme le disait admirablement saint Paul dans la deuxième lecture :
« il n’en va pas du don de la grâce comme de la faute. » (Rm 5, 15)
Il est bon d’entrer avec ce vrai optimisme dans le combat spirituel.
Demandons aussi le soutien de la Vierge Marie, que le démon a toujours combattue mais qui est l’unique créature à l’avoir toujours vaincu, de nous aider à grandir dans cette relation filiale à l’égard de Dieu.
Amen !
Références des lectures du jour :
- Livre de la Genèse 2,7-9.3,1-7a.
- Psaume 51(50),3-4.5-6ab.12-13.14.17.
- Lettre de saint Paul Apôtre aux Romains 5,12-19.
- Évangile de Jésus-Christ selon saint Matthieu 4,1-11 :
En ce temps-là, Jésus fut conduit au désert par l’Esprit pour être tenté par le diable. Après avoir jeûné quarante jours et quarante nuits, il eut faim.
Le tentateur s’approcha et lui dit :
— « Si tu es Fils de Dieu, ordonne que ces pierres deviennent des pains. »
Mais Jésus répondit :
— « Il est écrit : ‘L’homme ne vit pas seulement de pain, mais de toute parole qui sort de la bouche de Dieu.’ »Alors le diable l’emmène à la Ville sainte, le place au sommet du Temple et lui dit :
— « Si tu es Fils de Dieu, jette-toi en bas ; car il est écrit : ‘Il donnera pour toi des ordres à ses anges, et : Ils te porteront sur leurs mains, de peur que ton pied ne heurte une pierre.’ »
Jésus lui déclara :
— « Il est encore écrit : ‘Tu ne mettras pas à l’épreuve le Seigneur ton Dieu.’ »Le diable l’emmène encore sur une très haute montagne et lui montre tous les royaumes du monde et leur gloire. Il lui dit :
— « Tout cela, je te le donnerai, si, tombant à mes pieds, tu te prosternes devant moi. » Alors, Jésus lui dit :
— « Arrière, Satan ! car il est écrit : ‘C’est le Seigneur ton Dieu que tu adoreras, à lui seul tu rendras un culte.’ »Alors le diable le quitte. Et voici que des anges s’approchèrent, et ils le servaient.