Homélie du Troisième dimanche de l’Avent

15 décembre 2025

« Amen, je vous le dis : Parmi ceux qui sont nés d’une femme, personne ne s’est levé de plus grand que Jean le Baptiste ; et cependant le plus petit dans le royaume des Cieux est plus grand que lui. »

Cette homélie a été prononcée au cours de la messe dominicale célébrée à l’église Saint-Germain de Compiègne.

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Texte de l’homélie

Ce troisième dimanche de l’Avent est traditionnellement appelé le dimanche de la Joie, ou le dimanche du Gaudete, en latin. La Joie est au rendez-vous parce que la naissance du Sauveur approche. Pourtant c’est intéressant de remarquer que cette joie est intimement liée à la patience. La lettre de Saint Jacques nous y invite :

« Frères, en attendant la venue du Seigneur, prenez patience. Voyez le cultivateur : il attend les fruits précieux de la terre avec patience, jusqu’à ce qu’il ait fait la récolte précoce et la récolte tardive. Prenez patience, vous aussi, et tenez ferme car la venue du Seigneur est proche » (Jc 5, 7-8)

Le lien entre la joie et la patience peut paraitre contre-intuitif. Dans le mot « patience », nous entendons la racine de la passion, qui implique une idée de pénibilité. Nous le savons d’expérience : attendre notre tour, espérer une réponse, guetter une venue ou simplement attendre que le feu passe au vert est souvent pénible. Nous aimerions que les choses aillent à notre rythme, à notre manière de voir le temps.

Le secret du lien entre patience et joie réside dans notre rapport au temps. Par définition, être patient signifie savoir attendre. Et c’est précisément lorsque ce que l’on désirait finit par advenir que la joie est au rendez-vous. En réalité, la joie et la patience sont les deux faces d’une même pièce.

Du Chronos au Kairos : le temps de la grâce

La langue grecque possède deux mots pour désigner le temps. Le premier est le Chronos, qui a donné le mot chronomètre. Dans la mythologie, Le dieu Chronos représente un temps linéaire, dévorant et menaçant. Le second mot, abondamment utilisé dans la Bible et les Évangiles, est le Kairos : le temps de la grâce, le moment favorable.

Associer la patience à la joie, c’est choisir de voir le temps comme Kairos. C’est accepter que les choses s’accomplissent au moment voulu par Dieu. La joie ne surgit que parce que nous avons su attendre, porter le désir, demander et nous placer dans une attitude de pauvreté spirituelle.

Jean le Baptiste en est l’illustration. Du fond de sa prison, pressentant que sa dernière heure est arrivée, il doute. Proche du courant des Esséniens, il espérait un Messie théologico-politique, un roi fort capable de chasser l’envahisseur romain. Ne voyant rien venir il s’impatiente et fait demander à Jésus :

« Es-tu celui qui doit venir ou devons-nous encore en attendre un autre ? » (Mt 11,3)

Il voudrait que le royaume de Dieu se manifeste tout de suite, selon ses propres critères.

Attendre, c’est tout le temps de l’Avent, mais est-ce qu’au fond, notre vie n’est pas un Avent ? Cette impatience fait écho à notre époque. A l’ère d’internet et des réseaux sociaux, l’immédiateté est devenue un culte. Si l’on ne répond pas à un courriel dans la journée, l’expéditeur s’inquiète ou s’agace. Ce besoin de tout contrôler nous installe dans une illusion de toute-puissance qui, en définitive, nous rend tristes parce qu’elle tue le désir.

La patience, au contraire exige d’accueillir la limite et le manque. C’est accepter notre réalité humaine, pauvre et fragile, qui n’a pas la main sur l’ordre des choses ni sur la manière dont Dieu réalise son œuvre. Si nous adoptons cette attitude humble, la joie éclatera au moment choisi par le Seigneur.

Une conversion joyeuse : quitter l’attitude de « l’enfant roi »

Le temps de l’Avent est un temps de conversion, symbolisé par la couleur violette des ornements liturgiques. Mais c’est une conversion joyeuse, car elle nous invite à guérir notre rapport au temps et à renoncer à notre toute-puissance.

Il n’y a rien de pire que l’attitude d’un « enfant roi » qui trépigne pour obtenir satisfaction sur-le-champ. Spirituellement, cet enfant roi, c’est parfois nous. Nous voulons que le temps nous obéisse, voulant que ma volonté se fasse sur la terre comme au ciel Or, cette exigence bloque toute place pour l’accomplissement, la surprise et la nouveauté.

La foi est un cheminement du regard, une autre façon d’envisager les événements et les personnes. Nous traversons des épreuves que nous n’avons pas choisies : la maladie plutôt que la santé, les divisions plutôt que la communion. La période de Noël n’est pas forcément un moment facile dans toutes les familles. Derrière la douceur apparente de la trêve de Noël, les solitudes pèsent lourd, et l’absence d’un proche en rupture de famille ressort avec plus de violence.

Pourtant accueillir cette tension, ce manque et cette communion qui tarde à venir nous forme intérieurement. La théologie parle souvent du « déjà et pas encore. » : nous sommes déjà sauvés parce que le Christ, mais pas encore dans la plénitude de sa gloire. C’est dans cet entre-deux que s’exerce la patience. L’apôtre Saint-Jacques, nous dit :

« Prenez, mes frères, pour modèles de souffrance et de patience les prophètes qui ont parlé au nom du Seigneur. » (Jc 5,10)

Le temps est Quelqu’un qui vient

Il y a une dimension prophétique dans l’attente. Le prophète attend parce qu’il sait que quelque chose vient. Plus encore : le temps n’est pas seulement quelque chose qui passe, c’est quelqu’un qui vient à notre rencontre. À travers ses rencontres, Jésus cherche toujours à éveiller en nous le désir, sans pour autant céder aux caprices de notre dictateur intérieur.

Le rapport au temps est un combat spirituel complexe et profondément enraciné. Choisir la patience dans un monde de l’immédiateté fait de nous des témoins et des prophètes, à l’image de Jean le Baptiste qui a accompli les desseins de Dieu dans la situation imprévue de sa prison.

Dans la dernière ligne droite qui nous sépare de Noël, nous aurons mille occasions de patienter. Face aux inévitables moments d’exaspération, essayons de percevoir le « deuxième mouvement », celui de la grâce. Lorsque nous n’avons plus la main sur le temps, le Seigneur nous place en situation de pauvreté évangélique.

Le philosophe Blaise Pascal écrivait :

« Les circonstances et les nécessités, voilà nos maîtres spirituels. »

Ce que nous n’avons pas choisi devient notre meilleur guide vers le mystère de la Nativité. La fécondité de nos vies dépend directement de notre rapport au temps et de notre capacité à habiter la patience. Cette patience fut celle du peuple d’Israël, et elle est éminemment mariale.

La Vierge Marie a vécu ce rapport au temps avec une profonde humilité., comme lorsqu’elle dit à Jésus retrouvé au Temple :

« Ton père et moi, nous te cherchions tout angoissés » (Lc 2,48)

Ou lors de l’Annonciation :

« Qu’il m’advienne selon ta parole » (Lc 1,38)

Elle est notre maîtresse de vie spirituelle dans ce combat.

Demandons la grâce de prendre la Vierge Marie pour guide. Qu’elle nous aide à découvrir qui nous sommes lorsque nous acceptons d’attendre. En embrassant cette pauvreté, nous devenons enfin les témoins d’un Dieu qui nous appelle des ténèbres à son admirable lumière.

Amen !


Références des lectures du jour :

  • Livre d’Isaïe 35,1-6a.10.
  • Psaume 146(145),7.8.9ab.10a.
  • Lettre de saint Jacques 5,7-10.
  • Évangile de Jésus-Christ selon saint Matthieu 11,2-11 :

En ce temps-là, Jean le Baptiste entendit parler, dans sa prison, des œuvres réalisées par le Christ. Il lui envoya ses disciples et, par eux, lui demanda :
— « Es-tu celui qui doit venir, ou devons-nous en attendre un autre ? »
Jésus leur répondit :
— « Allez annoncer à Jean ce que vous entendez et voyez : Les aveugles retrouvent la vue, et les boiteux marchent, les lépreux sont purifiés, et les sourds entendent, les morts ressuscitent, et les pauvres reçoivent la Bonne Nouvelle.
Heureux celui pour qui je ne suis pas une occasion de chute ! »

Tandis que les envoyés de Jean s’en allaient, Jésus se mit à dire aux foules à propos de Jean : « Qu’êtes-vous allés regarder au désert ? un roseau agité par le vent ? Alors, qu’êtes-vous donc allés voir ? un homme habillé de façon raffinée ? Mais ceux qui portent de tels vêtements vivent dans les palais des rois.
Alors, qu’êtes-vous allés voir ? un prophète ? Oui, je vous le dis, et bien plus qu’un prophète.
C’est de lui qu’il est écrit : ‘Voici que j’envoie mon messager en avant de toi, pour préparer le chemin devant toi.’
Amen, je vous le dis : Parmi ceux qui sont nés d’une femme, personne ne s’est levé de plus grand que Jean le Baptiste ; et cependant le plus petit dans le royaume des Cieux est plus grand que lui. »