Texte de l’homélie
En lisant les lectures d’aujourd’hui, en particulier la deuxième lecture tirée de la lettre de Saint Paul Apôtre aux Romains, nous découvrons quelque chose d’assez extraordinaire : le destin de la création est intimement lié à celui de l’être humain.
Saint Paul nous explique que la création a été soumise au pouvoir du néant, non pas de son propre gré, mais à cause de celui qui l’y a livrée. De la même manière, nous avons nous-mêmes été livrés à la tentation et au péché.
Plus étonnant encore, l’Apôtre affirme que la création tout entière gémit et passe par les douleurs d’un enfantement qui dure encore. Nous aussi, nous gémissons intérieurement en attendant notre adoption, c’est-à-dire la rédemption de notre corps. Ce parallèle entre nos gémissements ineffables — suscités en nous par le Saint-Esprit qui appelle le salut — et ceux de la création qui aspire elle aussi à la délivrance, est particulièrement saisissant.
Laudato si’ : Le cri de la terre et le cri des pauvres
Cette réflexion fait immédiatement écho à l’encyclique du pape François, « Laudato si », publiée sur la sauvegarde de notre « maison commune ». Dans ce texte qui a marqué les esprits, le Saint-Père établit un parallèle direct entre le cri des pauvres et le cri de la terre. Les deux se confondent, car dans ce monde, tout est lié : notre propre rédemption est indissociable de la manière dont nous traitons la création.
Aujourd’hui, les dérèglements climatiques nous font éprouver concrètement les conséquences de nos actes. Ce manque de respect envers la nature découle d’un sentiment de toute-puissance, ancré dans l’orgueil humain. Cet orgueil, authentique fruit du péché, nous empêche d’accepter nos limites et d’accueillir une certaine part de pénibilité. C’est particulièrement vrai dans nos sociétés développées et occidentales, où l’accès instantané à tout — par un simple clic sur Internet — nous fait oublier le coût réel de notre confort pour la planète.
La parabole du semeur : Activisme, perfectionnisme et humilité
Il est intéressant d’éclairer cette situation par la parabole du semeur, où Jésus utilise le développement de la nature pour nous enseigner. À travers la métaphore de la semence, on peut identifier deux grands obstacles à la protection de la création :
- L’activisme (le grain tombé dans les pierres) : L’activisme consiste à vouloir faire tenir plus de vingt-quatre heures dans une seule journée. Ce grain lève rapidement, mais sans racines. Notre rapport à la création est intrinsèquement lié à notre rapport au temps. Quiconque a la main verte sait qu’une plante demande du temps pour grandir. Or, notre société moderne rejette ce rythme et exige-le « tout, tout de suite », quitte à faire venir des fruits et légumes de l’autre bout du monde. Ce traitement infligé à la terre témoigne d’une surdité spirituelle. Rappelons-nous que dans la Genèse, la création naît de la Parole de Dieu (« Et cela fut ») et que Dieu vit que cela était bon, et même très bon pour l’homme et la femme. Le problème ne vient pas de la nature elle-même, mais du cœur de l’homme, installé dans une posture de domination. Le pape François insiste : notre attitude face au prochain reflète notre attitude face à la création, et inversement. Tout est lié.
- Le perfectionnisme (le grain tombé dans les ronces) : Le perfectionnisme est semblable aux ronces qui piquent. Il nous pousse à ne voir que le point noir sur la page blanche, à focaliser sur le négatif. Ce travers ne nous laisse aucun répit et détruit notre bienveillance, tant envers le prochain qu’envers la nature.
À l’inverse, le grain tombé dans la bonne terre représente l’attitude juste. La bonne terre, c’est l’humus, un mot qui partage la même racine que l’homme et l’humilité. C’est dans cette humilité — qui accepte la limite, la frustration et notre condition de créature — que réside la véritable fécondité, celle qui produit du fruit au centuple, à soixante ou à trente pour un.
Les défis actuels et la quête de sens des jeunes générations
Sur le plan matériel, sommes-nous réellement prêts à accueillir cette limite ? Sommes-nous prêts à réduire drastiquement nos voyages en avion ou à nous priver de certains biens pour protéger une nature qui aspire au changement ?
Aujourd’hui, la société civile rejoint ces intuitions spirituelles à travers des démarches comme la Responsabilité Sociétale et Environnementale (RSE) des entreprises, qui unit les enjeux sociaux et environnementaux. Cette convergence est d’une grande justesse, car la crise écologique est aussi une crise humaine : les modifications climatiques et les sécheresses inédites poussent désormais des populations entières à l’exil, tandis que d’autres subissent des inondations catastrophiques, comme on l’a vu récemment en Chine. L’impact de l’homme est indéniable.
Face à cela, le pape François nous invite à la frugalité et à la discrétion dans l’usage des biens matériels, aux antipodes de notre « culture du déchet ». L’exemple de la fast fashion est flagrant : ces vêtements produits à bas coût à l’autre bout du monde, acheminés par cargos et aussitôt jetés, reposent parfois sur l’exploitation humaine, comme lors du tragique effondrement d’une usine au Bangladesh. Le besoin d’une consommation éthique et locale se fait de plus en plus pressant pour respecter à la fois les travailleurs et l’environnement.
Cette quête de sens est particulièrement vive chez les jeunes générations. Récemment, un mannequin sensible à la crise climatique se demandait quel était le sens de sa vie à traverser le monde en avion pour des défilés. À la différence de ma génération — j’ai aujourd’hui 66 ans — où l’on travaillait sans toujours se poser ces questions, les jeunes professionnels actuels sont prêts à revoir leur niveau de vie à la baisse pour que leur activité ait du sens. Le discours mémorable de ce major de promotion d’une grande école disant à son directeur : « J’espère ne pas vous ressembler », a été un choc, mais il illustre parfaitement cette rupture.
Appel à la conversion
En tant qu’Église, le document qui éclaire le plus puissamment cette question reste l’encyclique « Laudato si ». Publié à l’occasion des Accords de Paris sur le climat, ce texte majeur de la doctrine sociale de l’Église dépasse largement les clivages religieux et fait autorité auprès de nombreux responsables politiques.
Le message est clair : les réalités qui nous entourent aspirent à une rédemption, et celle-ci passe par la conversion de l’homme. Il nous faut renoncer à la tentation démoniaque du « Vous serez comme des dieux » pour accepter notre condition de créatures.
Au cours de cette Eucharistie, demandons au Seigneur la grâce de revisiter notre manière d’utiliser les biens matériels et de transformer nos relations avec nos proches. Demandons la grâce de nous convertir à l’école de la nature et à l’école du Christ, afin de devenir les témoins de Dieu qui nous appelle des ténèbres à son admirable lumière,
Amen !
Références des lectures du jour :
- Livre d’Isaïe 55,10-11.
- Psaume 65(64),10abcd.10e-11.12-13.14.
- Lettre de saint Paul Apôtre aux Romains 8,18-23.
- Évangile de Jésus-Christ selon saint Matthieu 13,1-23 :
Ce jour-là, Jésus était sorti de la maison, et il était assis au bord de la mer. Auprès de lui se rassemblèrent des foules si grandes qu’il monta dans une barque où il s’assit ; toute la foule se tenait sur le rivage.
Il leur dit beaucoup de choses en paraboles : « Voici que le semeur sortit pour semer.
Comme il semait, des grains sont tombés au bord du chemin, et les oiseaux sont venus tout manger.
D’autres sont tombés sur le sol pierreux, où ils n’avaient pas beaucoup de terre ; ils ont levé aussitôt, parce que la terre était peu profonde. Le soleil s’étant levé, ils ont brûlé et, faute de racines, ils ont séché.
D’autres sont tombés dans les ronces ; les ronces ont poussé et les ont étouffés.
D’autres sont tombés dans la bonne terre, et ils ont donné du fruit à raison de cent, ou soixante, ou trente pour un.
Celui qui a des oreilles, qu’il entende ! »Les disciples s’approchèrent de Jésus et lui dirent :
— « Pourquoi leur parles-tu en paraboles ? »
Il leur répondit :
— « À vous il est donné de connaître les mystères du royaume des Cieux, mais ce n’est pas donné à ceux-là.
À celui qui a, on donnera, et il sera dans l’abondance ; à celui qui n’a pas, on enlèvera même ce qu’il a. Si je leur parle en paraboles, c’est parce qu’ils regardent sans regarder, et qu’ils écoutent sans écouter ni comprendre.
Ainsi s’accomplit pour eux la prophétie d’Isaïe : ‘Vous aurez beau écouter, vous ne comprendrez pas. Vous aurez beau regarder, vous ne verrez pas. Le cœur de ce peuple s’est alourdi : ils sont devenus durs d’oreille, ils se sont bouché les yeux, de peur que leurs yeux ne voient, que leurs oreilles n’entendent, que leur cœur ne comprenne, qu’ils ne se convertissent, – et moi, je les guérirai.’
Mais vous, heureux vos yeux puisqu’ils voient, et vos oreilles puisqu’elles entendent !
Amen, je vous le dis : beaucoup de prophètes et de justes ont désiré voir ce que vous voyez, et ne l’ont pas vu, entendre ce que vous entendez, et ne l’ont pas entendu.
Vous donc, écoutez ce que veut dire la parabole du semeur.
Quand quelqu’un entend la parole du Royaume sans la comprendre, le Mauvais survient et s’empare de ce qui est semé dans son cœur : celui-là, c’est le terrain ensemencé au bord du chemin.
Celui qui a reçu la semence sur un sol pierreux, c’est celui qui entend la Parole et la reçoit aussitôt avec joie ; mais il n’a pas de racines en lui, il est l’homme d’un moment : quand vient la détresse ou la persécution à cause de la Parole, il trébuche aussitôt.
Celui qui a reçu la semence dans les ronces, c’est celui qui entend la Parole ; mais le souci du monde et la séduction de la richesse étouffent la Parole, qui ne donne pas de fruit.
Celui qui a reçu la semence dans la bonne terre, c’est celui qui entend la Parole et la comprend : il porte du fruit à raison de cent, ou soixante, ou trente pour un. »