Texte de l’homélie
Chers frères et sœurs, ce matin j’aimerais porter mon attention, non pas tant sur la parabole du semeur en elle-même mais plutôt sur la partie centrale de l’évangile de ce jour.
Jésus rappelle en effet à ses disciples la prophétie d’Isaïe :
« Vous aurez beau écouter, vous ne comprendrez pas. Vous aurez beau regarder, vous ne verrez pas. Le cœur de ce peuple s’est alourdi : ils sont devenus durs d’oreille, ils se sont bouché les yeux, pour que leurs yeux ne voient pas, que leurs oreilles n’entendent pas, que leur cœur ne comprenne pas, et qu’ils ne se convertissent pas. Sinon, je les aurais guéris ! »
La première lecture peut nous sembler très optimiste :
« Ma parole, qui sort de ma bouche, ne me reviendra pas sans résultat, sans avoir fait ce que je veux, sans avoir accompli sa mission. »
Dans l’évangile nous voyons bien dans l’évangélisation, il ne suffit pas de bien communiquer : il y a la part de celui qui accueille ou n’accueille pas.
Il y a quelque chose d’un peu mystérieux de voir que certaines personnes se ferment à la révélation de Jésus alors que – pour certaines d’entre elles – elles ont une vie tout à fait correcte et vertueuse. C’est le drame qui parcourt l’évangile quand on voit des pharisiens et des scribes qui, non seulement n’accueillent pas Jésus, mais vont jusqu’à demander sa mort sur la Croix.
Avec vous je vais donc essayer de comprendre un peu plus ce qui fait que nous nous fermons à la Parole de Dieu mais aussi les dispositions à cultiver pour être dans une attitude d’accueil.
L’endurcissement
Un processus
Tout d’abord, quelques mots sur l’endurcissement. Dans la Bible, nous voyons bien que l’endurcissement n’est pas quelque chose d’instantané. C’est le résultat de tout un processus. On se durcit peu à peu.
Le modèle de l’endurcissement si je puis dire, c’est le pharaon du récit de l’Exode : il s’obstine à ne pas vouloir libérer les Hébreux malgré les plaies envoyées par Dieu.
On en a un autre exemple dans la parabole des vignerons homicides (Mt 21, 33-46 ; Mc 12, 1-12 ; Lc 20, 9-19). Le maître envoie des serviteurs à plusieurs reprises. On voit l’importance du 1er acte qui nous met dans une mauvaise dynamique. Mais ce premier acte est comme confirmé par les actes suivants qui manifestent l’endurcissement. Il y a toute une gradation avant d’en arriver au meurtre du fils lui-même.
Il y a un effet spirale que nous rappelle l’évangile de ce jour :
« Celui qui a recevra encore, et il sera dans l’abondance ; mais celui qui n’a rien se fera enlever même ce qu’il a. »
C’est un peu comme une nasse dont on n’arrive plus à se sortir. Il y a des personnes qui donnent l’impression de ne pas avoir de marche arrière.
Pour cela, on multiplie les justifications. Dans son encyclique Dominum et vivificantem, Jean-Paul II l’exprime très bien :
On voit souvent Jésus « navré de l’endurcissement du cœur » des pharisiens (cf. Mc 3, 5).
Nous ne sommes pas des intelligences « pures »
Nous croyons souvent réfléchir de manière purement rationnelle. En réalité, nos émotions orientent énormément notre intelligence : l’envie, la colère, la peur, la honte, le ressentiment, … Toutes influencent notre manière d’évaluer les arguments.
La liberté humaine n’est jamais exercée en dehors des passions, des habitudes, du caractère ou des circonstances. Si nous sommes conditionnés, nous ne sommes cependant pas déterminés.
Quelques causes de l’endurcissement ; ce qui le favorise
Refus répéter d’écouter la Parole et de la mettre en pratique
A un certain moment, il y a une lumière. Mais on la refuse pour différents motifs : cela bouleverse nos plans, nous oblige à changer, …
*Se laisser happer par la passion
Une passion peut devenir comme un tourbillon où on perd de plus en plus sa liberté.
Comme le dit bien l’adage, on justifie sa manière de vivre : « si tu ne vis pas comme tu penses, tu finis par penser comme tu vis ». Il n’est pas confortable de ne pas être à l’aise avec sa conscience. De ce fait, on trouve des justifications pour expliquer que ce que l’on fait n’est pas si mal. C’est un processus très visible dans la société et les lois actuelles.
Difficulté à être remis en question dans nos idées
Si on pense que l’on sait tout et que l’on a rien à apprendre de personne, c’est compliqué. Il peut y avoir une forme de rigidité. Le mépris persistant de ceux qui pensent autrement que nous n’est pas un bon signe.
« Si vous étiez aveugles, vous n’auriez pas de péché. Mais maintenant vous dites : ‘Nous voyons.’ C’est pour cela que votre péché demeure. » (Jn 9, 41)
Il est souvent difficile de reconnaître que notre manière de voir n’est pas la bonne ou pas la seule possible, mais encore plus d’avouer qu’on s’est trompé depuis des années. Derrière cette difficulté, il peut y avoir une forme d’orgueil.
Difficulté à être remis en question dans notre comportement
On accuse pour s’excuser. Il est plus confortable d’accuser l’extérieur (les événements ou les personnes) que de se remettre en cause personnellement. Nous pouvons avoir une propension à chercher la cause de nos malheurs à l’extérieur de nous. Reconnaître sa culpabilité requiert une certaine humilité.
Difficulté de changer de récit pour votre vie
Quelquefois, nous avons construit un récit de notre vie qui a sa cohérence. Il n’est pas forcément simple de changer de récit – par exemple de ne pas se voir uniquement comme victime – car la réalité est souvent plus riche et plus complexe.
Il y a une manière de ressasser qui fait que l’on cristallise toutes les critiques autour d’un point initial : la liturgie … C’est comme des blancs d’œufs que l’on monte en neige. On peut ainsi s’installer dans la plainte et le ressentiment. Il arrive aussi que les autres ne nous aident pas en nous montant le bourrichon.
À l’inverse, qu’il est bon de faire un récit de grâce de notre vie plutôt qu’un récit victimaire (même si nous avons pu être véritablement victime) !
Peur de perdre des avantages secondaires
Ces avantages peuvent être le pouvoir, la richesse, la réputation, … Dans la parabole du semeur, Jésus explique que la Parole peut être étouffée par les soucis, les richesses, les plaisirs, les préoccupations de la vie.
Selon notre tempérament, il peut nous être très difficile de marquer notre opposition à une forme de consensus social.
*Comment l’éviter ou s’en sortir ?
Comment cultiver la souplesse qui va à l’encontre de l’endurcissement ? C’est un peu comme pour le corps, quand on vieillit, il faut faire des exercices d’assouplissement. Ils se résument à maintenir une ouverture pour ne pas se figer et se durcir dans sa manière de voir ou de faire. Voici quelques uns d’exercices possibles.
L’écoute
L’écoute active comporte un véritable effort : se rendre accessible à ce que l’autre veut nous exprimer. Cela nous aide à être dans ‘l’aujourd’hui’ de ce que Dieu montre : « Aujourd’hui, si vous entendez sa voix, n’endurcissez pas votre cœur ». Cela va de pair avec la docilité à l’Esprit Saint.
L’acceptation de la correction
Il est précieux de savoir reconnaître que nous pouvons nous tromper, que nous avons encore à apprendre. Cela suppose l’humilité. L’humilité garde le cœur souple.
Faire son examen de conscience, ce n’est pas tant une introspection que l’accueil d’une lumière extérieure qui souligne ce que nous avons besoin de corriger.
Comme le dit l’épître aux Hébreux, l’entraide fraternelle est précieuse :
« Encouragez-vous les uns les autres jour après jour, … afin que personne parmi vous ne s’endurcisse en se laissant tromper par le péché. » (Hb 3, 13)
Cette disponibilité, cette vulnérabilité, s’exprime par la question “que devons-nous faire ?” C’est la demande qui surgit le jour de la Pentecôte (Ac 2, 36-38) parce qu’en entendant le discours de saint Pierre :
« Ils eurent le cœur transpercé, et ils dirent à Pierre et aux apôtres : « Frères, que devons-nous faire ? » »
La capacité d’émerveillement
Elle fait que nous ne sommes pas blasés mais prêts à nous laisser surprendre par Dieu et les autres. Il y a une saine curiosité qui traduit une soif d’apprendre. C’est une manière de cultiver une attitude de disciple.
Reconnaissance de son péché et de ses erreurs
Nous pouvons avoir de mauvais plis. Mais tout est possible tant qu’on ne les justifie pas et qu’on en demande pardon humblement tout en cherchant à prendre les moyens pour progresser. Cela peut demander une grande persévérance.
Intériorité
À la différence de ceux qui ne veulent surtout pas s’arrêter pour être face à leur conscience. L’intériorité est précieuse pour se laisser rejoindre par la grâce.
Conclusion :
Quelque chose qui peut nous aider à accueillir la Parole, c’est de savoir qu’elle n’a pas pour finalité de nous juger mais de nous sauver. La vérité peut être exigeante. Elle met à nu nos contradictions, nos peurs, nos fautes. Mais la vérité ne vient jamais seule. Elle est accompagnée par la miséricorde. C’est pourquoi il est bon de ne pas séparer la Parole de Jésus de l’offrande de sa vie sur la Croix en notre faveur. Alors, nous pouvons déposer l’armure. C’est la grâce que saint Paul a reçue sur la route de Damas.
Peut-être que la prière la plus juste est celle du psalmiste :
« Scrute-moi, mon Dieu, tu sauras ma pensée éprouve-moi, tu connaîtras mon cœur. 24 Vois si je prends le chemin des idoles, et conduis-moi sur le chemin d’éternité » (Ps 138)
Que Marie, l’amie des pécheurs, nous aide à accueillir pleinement la Parole de Dieu comme elle a su l’accueillir elle-même !
Amen !
Références des lectures du jour :
- Livre d’Isaïe 55,10-11.
- Psaume 65(64),10abcd.10e-11.12-13.14.
- Lettre de saint Paul Apôtre aux Romains 8,18-23.
- Évangile de Jésus-Christ selon saint Matthieu 13,1-23 :
Ce jour-là, Jésus était sorti de la maison, et il était assis au bord de la mer. Auprès de lui se rassemblèrent des foules si grandes qu’il monta dans une barque où il s’assit ; toute la foule se tenait sur le rivage.
Il leur dit beaucoup de choses en paraboles : « Voici que le semeur sortit pour semer.
Comme il semait, des grains sont tombés au bord du chemin, et les oiseaux sont venus tout manger.
D’autres sont tombés sur le sol pierreux, où ils n’avaient pas beaucoup de terre ; ils ont levé aussitôt, parce que la terre était peu profonde. Le soleil s’étant levé, ils ont brûlé et, faute de racines, ils ont séché.
D’autres sont tombés dans les ronces ; les ronces ont poussé et les ont étouffés.
D’autres sont tombés dans la bonne terre, et ils ont donné du fruit à raison de cent, ou soixante, ou trente pour un.
Celui qui a des oreilles, qu’il entende ! »Les disciples s’approchèrent de Jésus et lui dirent :
— « Pourquoi leur parles-tu en paraboles ? »
Il leur répondit :
— « À vous il est donné de connaître les mystères du royaume des Cieux, mais ce n’est pas donné à ceux-là.
À celui qui a, on donnera, et il sera dans l’abondance ; à celui qui n’a pas, on enlèvera même ce qu’il a. Si je leur parle en paraboles, c’est parce qu’ils regardent sans regarder, et qu’ils écoutent sans écouter ni comprendre.
Ainsi s’accomplit pour eux la prophétie d’Isaïe : ‘Vous aurez beau écouter, vous ne comprendrez pas. Vous aurez beau regarder, vous ne verrez pas. Le cœur de ce peuple s’est alourdi : ils sont devenus durs d’oreille, ils se sont bouché les yeux, de peur que leurs yeux ne voient, que leurs oreilles n’entendent, que leur cœur ne comprenne, qu’ils ne se convertissent, – et moi, je les guérirai.’
Mais vous, heureux vos yeux puisqu’ils voient, et vos oreilles puisqu’elles entendent !
Amen, je vous le dis : beaucoup de prophètes et de justes ont désiré voir ce que vous voyez, et ne l’ont pas vu, entendre ce que vous entendez, et ne l’ont pas entendu.
Vous donc, écoutez ce que veut dire la parabole du semeur.
Quand quelqu’un entend la parole du Royaume sans la comprendre, le Mauvais survient et s’empare de ce qui est semé dans son cœur : celui-là, c’est le terrain ensemencé au bord du chemin.
Celui qui a reçu la semence sur un sol pierreux, c’est celui qui entend la Parole et la reçoit aussitôt avec joie ; mais il n’a pas de racines en lui, il est l’homme d’un moment : quand vient la détresse ou la persécution à cause de la Parole, il trébuche aussitôt.
Celui qui a reçu la semence dans les ronces, c’est celui qui entend la Parole ; mais le souci du monde et la séduction de la richesse étouffent la Parole, qui ne donne pas de fruit.
Celui qui a reçu la semence dans la bonne terre, c’est celui qui entend la Parole et la comprend : il porte du fruit à raison de cent, ou soixante, ou trente pour un. »