Quelle place donner à l’argent

Conférence Spi&Spi - Père Pierre-Marie

« Bienheureux les pauvres… »
« Malheureux les riches… »
« Il est plus difficile pour un riche de rentrer par le chameau d’une aiguille que d’entrer dans le Royaume de Dieu… »

La parole de Dieu n’est pas si tranchée qu’on le pense au sujet de l’argent. Cependant, certains versets résonnent particulièrement et invitent les catholiques à un approfondissement de cette réalité de notre vie.

Père Pierre-Marie

Résumé de la conférence

Introduction

La question de l’argent suscite souvent des malaises et des tabous, particulièrement dans le milieu catholique où l’on peine parfois à en parler librement au sein des familles. Pourtant, la Parole de Dieu ne propose pas une doctrine binaire ou simpliste. Si les Évangiles contiennent des textes forts d’éloge de la pauvreté et de mise en garde contre la richesse (les Béatitudes, le chameau et le trou d’une aiguille), ils recèlent aussi des passages qui déroutent par leur tonalité presque libérale ou paradoxale (la parabole des talents, le gérant malhonnête, les amitiés du Christ avec des hommes riches comme Nicodème ou Zachée).

Enseignant à la manière des rabbins, Jésus ne donne pas de règles automatiques : Il manie le paradoxe et maintient ensemble des vérités en apparence contradictoires. Cette démarche nous invite à dépasser les schémas moraux stéréotypés (« les bons pauvres » d’un côté, « les mauvais riches » de l’autre) pour mener une réflexion spirituelle approfondie sur la nature profonde de la possession.

Déconstruire les ambiguïtés et les trois fausses pistes sur l’argent

Pour aborder sainement la question financière, il est nécessaire de lever trois ambiguïtés ou mauvaises interprétations courantes dans la réflexion spirituelle.

L’avarice : une pathologie spirituelle et non un matérialisme

L’avare est souvent perçu à tort comme un amoureux des biens matériels. En réalité, il vit souvent dans un dénuement visible (vêtements usés, voiture ancienne) pour masquer ce qu’il a. L’avare n’accumule pas des objets, mais du pouvoir d’achat pur.

  • La métaphore du rond-point : Il ressemble à un automobiliste engagé sur un rond-point aux mille sorties, qui jouit de la possibilité théorique de toutes les emprunter, mais qui n’en prend aucune de peur de perdre son pouvoir d’option.
  • L’avarice est une idolâtrie et un spiritualisme dévoyé : une quête sans limites, sans repos et sans fin, où l’homme se met au service d’un pouvoir abstrait.

Le piège de la spiritualisation excessive et le délaissement du réel

Une seconde dérive, fréquente dans le monde chrétien, consiste à dire : « Convertissez votre désir illimité de possession matérielle en un désir d’infini tourné vers Dieu ».

Cette posture pose un double problème :

  • Négation de la nature humaine : Le besoin de posséder est connaturel à l’homme.
  • Trahison de l’Incarnation : En demandant aux croyants d’abandonner la gestion du monde matériel aux non-croyants pour se réfugier dans une quête purement spirituelle, on va à l’inverse du mouvement du Christ, qui a pris notre condition humaine pour habiter le réel.
  • Paradoxe de la mendicité : Ce modèle rappelle la limite de la mendicité religieuse (comme celle initiée par Saint François d’Assise). Pour qu’un ordre mendiant subsiste, il faut qu’il existe à côté une économie du surplus capable de lui faire l’aumône — tout comme les associations caritatives s’appuient aujourd’hui sur les surplus de la grande distribution.

La fausse opposition entre « être » et « avoir »

Le slogan selon lequel il faudrait privilégier l’« être » en rejetant l’« avoir » méconnaît l’anthropologie humaine. Comme le soulignait Aristote, l’avoir est le propre de l’homme :

  • La différence avec l’animal et l’ange : L’ange est une pure essence spirituelle et ne possède rien ; l’animal possède ses attributs par nature : la vache a ses sabots, l’ours ses griffes… L’homme, quant à lui, naît nu, indigent et vulnérable.
  • L’intelligence et l’artifice : Tandis que l’hirondelle bâtit son nid par instinct, l’homme utilise son intelligence pour inventer l’architecture, la couture et la culture…
  • L’avoir comme ostensoir de l’être : Nos possessions, notre habitat et nos vêtements expriment qui nous sommes. Dans les camps de concentration, la première étape de la déshumanisation consistait à dévêtir les personnes pour les réduire à une masse anonyme.

L’avoir sain n’opprime pas l’être : il en est la manifestation et l’extension.

Redéfinir la vraie possession : l’usage, la famille et la mémoire

Face aux dérives marchandes, il convient de redécouvrir le sens originel du « juste avoir ».

L’étymologie et l’économie familiale (Oikos)

En latin, avoir se dit habitus, racine qui a donné les mots habit et habitant. L’avoir légitime est celui qui sert à vêtir, nourrir et héberger. C’est le sens premier du mot économie, issu du grec Oikos (la maison comme lieu de vie et de production).

Jusqu’à la révolution industrielle, le foyer était le cœur du travail et du partage. La possession avait un sens parce qu’elle était directement reliée au bien commun de la famille.

L’usage vivant contre la possession virtuelle

La véritable propriété ne se mesure pas à un titre juridique ou à une transaction, mais à l’usage réel que l’on fait d’un bien :

La métaphore de la flûte : Qui possède véritablement une flûte ? Le marchand qui l’achète pour la spéculation ou le musicien qui en joue et fait corps avec elle ?

De même, avoir quatre maisons sans les habiter ne fait pas d’un homme un vrai propriétaire : il ne s’est pas approprié les lieux.

La critique de la société de consommation et du jetable

L’économie marchande moderne transforme les individus en « salariés-consommateurs ». Nous en arrivons à exercer des emplois absurdes - (bullshit jobs) - pour financer la garde de nos enfants par des tiers, fragmentant ainsi la cellule familiale.

La consommation comme dépossession : En achetant, consommant et jetant sans cesse, nous n’habitons plus les choses. La culture du jetable dépossède l’homme.

Le danger de l’abstraction de la terre : Dans Les Raisins de la colère de Steinbeck, des firmes possèdent des milliers d’arpents d’oranges qu’elles ne contemplent ni n’habitent.
De la même façon, la gestion agricole contemporaine par tableaux Excel — allant jusqu’à payer la destruction de récoltes pour maintenir les cours du marché — illustre la folie d’un système déconnecté du réel.

L’aliénation par l’accumulé et la leçon de la vigne de Naboth

Quand l’homme devient possédé par ses biens

Une règle spirituelle claire se dégage : si nous accumulons plus que ce dont nous ou nos proches avons l’usage, nous ne possédons plus, nous sommes possédés. Un vêtement laissé au placard depuis un an ne nous appartient plus vraiment au sens spirituel. L’accumulation inutile nous asservit et crée de l’isolement, la recherche d’une autonomie absolue, auto-nomos, qui coupe de la relation aux autres.
Le temps du Carême est ainsi une occasion privilégiée pour trier, donner et se libérer de ce superflu qui nous enchaîne

L’exemple biblique de la vigne de Naboth (1 Rois 21)

Cette confrontation entre la logique marchande du « toujours plus » et la vraie possession s’incarne dans le récit biblique de Naboth :

  • L’offre d’Achab : Le roi Achab convoite la vigne de Naboth, contiguë à son palais, et lui propose un marché rationnel et très avantageux : soit une vigne plus grande, soit le double de sa valeur en argent.
  • Le refus de Naboth : Naboth s’écrie :

    « Que le Seigneur me garde de te donner l’héritage de mes pères ! » (1 R 21, 3)

Pour Naboth, cette vigne n’est pas une marchandise interchangeable. Elle est habitée par une histoire, des souvenirs d’enfance, la mémoire de ses ancêtres et le patrimoine de ses descendants.
Naboth nous livre ce témoignage : bien que la reine Jézabel le fasse faire assassiner pour spolier le domaine, Naboth demeure le modèle de celui qui sait posséder : il refuse de réduire sa vie et sa mémoire à une équivalence financière.

Conclusion

La réflexion chrétienne sur l’argent ne consiste pas à condamner la possession matérielle, mais à en transformer le sens. Pour retrouver une économie pleinement humaine et incarnée, il s’agit de :

  • Sortir des jugements simplistes : Refuser les caricatures morales qui opposent sommairement pauvres et riches ou être et avoir.
  • Privilégier l’histoire et le lien sur la quantité : S’assurer que ce que nous possédons exprime notre identité, nourrit la vie familiale et renforce nos relations avec les autres, au lieu de nous isoler dans une recherche d’autonomie abstraite.
  • Placer l’usage au cœur du quotidien : Se défaire du superflu dont nous n’avons pas l’usage afin de ne pas devenir les esclaves de nos propres biens, et redécouvrir la joie d’un « avoir » habité, juste et transmis.